La mort programmée du périurbain

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Qui n’a pas arpenté les routes de nos belles provinces et traversé des villages ou petites villes avec la désagréable sensation d’être confronté à un monde fantôme. Commerçants fermés, locaux à l’abandon, volets délabrés qui claquent au vent, panneaux « à vendre » à perte de vue ; ce phénomène touche toutes nos régions, particulièrement dans les départements éloignés des grands centres urbains.

Il faut dire qu’avec 36000 communes, directement calquées sur le modèle des paroisses d’Ancien Régime, nous représentons quasiment la moitié de ces entités dans toute l’Europe technocratique !!

La vie villageoise ou provinciale (petites villes de 10 à 30000 habitants) a résisté à la révolution industrielle et toutes les évolutions de ces deux derniers siècles jusqu’aux 30 glorieuses ; mais à partir du moment où les transports se sont développés avec TGV et autoroutes, ceux-ci ont engendré un exode massif des populations rurales vers la ville et ses emplois assurés. Ce transfert de personnes a eu pour conséquence l’extension des centres urbains avec constructions de zones pavillonnaires, centres commerciaux et centres d’activités au détriment des champs et bois qui jouxtaient originellement les communes modestes. Ces grands centres commerciaux qui s’étendent sur des hectares, ont fait miroiter à des municipalités crédules des retombées financières imaginaires en contrepartie d’une vente de foncier à prix cassé, ayant pour effet de tuer les boutiques du cœur des communes.

Face à l’anonymat des grandes villes où l’on se croise sans se voir, où des agressions ont lieu en permanence dans l’indifférence générale, où toute forme de relation courtoise à céder la place à un individualisme déshumanisé, le village représentait une sociabilité et un échantillon à petite échelle des différentes catégories socioprofessionnelles ( paysans, commerçants, notables ) qui cohabitaient en bonne intelligence, car elles étaient complémentaires et respectueuses les unes des autres ; le constat est clair : ce monde-là est en voie de disparition.

La désindustrialisation, le désengagement de l’état, une population vieillissante concourent à faire de cette France délaissée au mieux un musée, au pire une zone morte. Car la seule parade pour créer de l’emploi est le développement du tourisme, mais au prix d’investissements contre-productifs pour l’activité locale (constitution d’espace piéton interdit aux voitures pourtant indispensables aux riverains dans leur quotidien) et d’une transformation parfois artificielle du cadre de vie dans lequel les habitants de longue date ne se reconnaissent plus. Ce tourisme de masse qui déferle dans nos villages ne profite pas aux autochtones et donne une image stéréotypée des lieux bien éloignée de la vie réelle des « vrais » gens. La dimension anthropologique est aussi capitale quand on sait que toutes catégories sociales confondues, l’éducation a subi un grand bouleversement : le rapport au monde, à la morale et la civilité ne sont plus les mêmes ; cette incompréhension générationnelle est exacerbée dans ce qui reste de la petite communauté villageoise.

Aujourd’hui cohabitent dans les villages ou petites villes les plus attractifs, retraités locaux vivement chichement, détenteurs de maisons secondaires ou retraités fortunés, quelques chômeurs déclassés ou jeunes désoeuvrés, mais tout ce petit monde ne se parle pas et ne forme plus une communauté de destin. Beaucoup de communes moins bien situées meurent avec leurs anciens livrés à eux-mêmes, car sans transport, sans centre de soin, sans le moindre lieu de vie commune comme le café fermé depuis belle lurette. Enfin d’autres sont devenues des villages-dortoirs où les habitants se croisent le week-end dans les derniers commerces restants, survivant grâce à leur proximité d’une ville.

Certaines mairies ( j’en connais dans la Loire ) lancent des initiatives pour redynamiser cette sociabilité chancelante : encouragement à la création d’associations dans différents domaines, rénovation du patrimoine, proposition de baux commerciaux avantageux pour les candidats valeureux à l’ouverture d’un magasin, manifestations traditionnelles et culturelles identitaires pour fédérer la communauté locale, etc. J’ai pu constater qu’un certain dynamisme ciblé peut combattre la léthargie ambiante et redonner une âme à une petite collectivité qui n’avait plus la notion d’appartenance. Sans notable, hormis le maire, souvent aiguillon de cette prise de conscience, mais avec la bonne volonté d’enfants du pays resté fidèles à leurs terres, des villages ont une véritable vie sociale centrée autour de l’école primaire, de quelques commerces et d’associations jamais avares d’initiatives ralliant les énergies et les rencontres.

Oui, mais voilà, malgré toutes ces initiatives éparses, le péri urbain se meurt, victime du capitalisme sauvage, qui ne supporte pas l’enracinement et les particularismes locaux ; ce rouleau compresseur rejette et vomit la vraie et noble diversité bien éloignée du dogme idéologique matraqué par le Système et veut voir disparaître cette « petite patrie « chère à Péguy.

Alors cet effacement accéléré d’un monde pluriséculaire est-il inéluctable ? Face à la déliquescence des États-nations, la résurgence du régionalisme est-elle une clé efficace. L’actualité (referendum en Catalogne et ses conséquences) va indéniablement nous donner un début de réponse.

TG